Jérôme Cohen-Olivar.."Il fallait rendre justice à ces enfants sévèrement autistes"
2026-03-31
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Dans utisto, Jérôme Cohen Olivar
explore la force des mères, la
singularité des enfants autistes
et la magie d’une communication
hors du langageLe film qui
sortira au printemps 2026 promet
de marquer durablement le regard
du public
Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder ce thème ?
Comme vous le savez, je suis parent d’un enfant
« Il fallait rendre justice à ces enfants
sévèrement autistes »
autisteSi j’ai choisi de réaliser un film sur ce sujet,
c’est parce que je le vis au quotidienPendant
longtemps, je n’en avais ni l’envie, ni l’énergie, ni
même le besoinMais plus tard, à l’adolescence,
lorsque des situations plus perturbantes sont
apparues - comme la masturbation, que l’on voit
dans le film - j’ai ressenti qu’il fallait en parlerLe
besoin s’est imposé
Décider d’en parler, était-ce une libération
personnelle ou une volonté de sensibiliser ?
Les deuxC’est une libération personnelle, bien
sûr, mais aussi une manière de dire aux familles
concernées qu’il y a toujours de l’espoirRien n’est
jamais complètement perduJ’y crois, parce que
je prends l’exemple de mon fils : il reste autiste
sévère, mais il progresse, et surtout il est capable de
faire des chosesOn pense souvent que les autistes
sont enfermés dans leur monde, mais il existe
toujours une forme d’intelligence, parfois presque
surnaturelle, que nous, neurotypiques, avons du mal
à percevoir
vec le temps, j’ai vu mon fils Liam comprendre et
percevoir des choses qui m’ont surprisSon cerveau
fonctionne différemment, beaucoup plus vite que
le nôtreIl n’a pas besoin de tout ce langage social
que nous utilisons, dont 95 % n’a pas vraiment de
sensLui va droit à l’essentiel : il exprime ses besoins
clairement, mais il ne construit pas de phrases, parce
que ce n’est pas son mode de pensée
Vous insistez sur une vision
différente de l’autisme…
OuiLes autistes fonctionnent avec un autre
systèmeCertains, comme les autistes savants ou
surdoués, sont capables d’assimiler énormément de
chosesMais ce n’est pas la majoritéEt c’est là que
le bât blesse : le cinéma montre presque toujours
des autistes hyper savants, ce qui donne une vision
erronéeLa réalité, c’est que la grande majorité des
autistes vivent avec des stéréotypies, des crises, des
besoins médicauxLes spergers, qui évoluent à très
haut niveau, restent une minorité
Il fallait rendre justice à ces enfants sévèrement
autistes, souvent invisiblesBeaucoup de mères
n’osent pas montrer leurs enfants, par honte ou par
peur du regard des autresCes enfants existent, et on
ne les voit pas assez
Comment avez-vous choisi le ton du
film, entre pudeur, émotion et réalisme,
sans tomber dans le pathos ?
Le ton est venu naturellementJe ne l’ai pas choisi
consciemmentIl émane de l’écriture et de mes choix
de mise en scèneJe ne me suis pas dit : « je vais créer
telle atmosphère »D’abord, nous n’avions pas les
moyens pour un film de genre très codifiéEnsuite,
je voulais que tout paraisse naturel
Même dans les lieux de tournage, je n’ai pas cherché
l’esthétismeJ’ai choisi ce qui me parlait, ce qui
m’émouvait : des lieux populaires, simples, vivants,
comme ce bar marqué par le tempsJe suis quelqu’un
de simple, et ce sont ces choses-là qui me touchent
« utisto » est-il vraiment un film sur
l’autisme, ou plutôt sur les mères confrontées
à l’éducation d’un enfant handicapé ?
Bien sûr, ce n’est pas seulement un film sur
l’autismeC’est aussi un film sur les mères, en
particulier celles qui élèvent seules un enfant
difficile, autiste ou nonPorter un enfant seule, c’est
déjà une charge immense
J’ai été élevé par ma mère, sans père, et cela m’a
marquéJ’ai vu ses sacrificesMon père est décédé
quand j’avais quatre ou cinq ans, et ma mère a dû
tout assumerElle est un exemple pour moiC’est
sans doute ce vécu qui m’a influencé dans la manière
de raconter cette histoire
Mahmoud, l’homme du cimetière, tisse avec
dam un lien spirituel presque «télépathique»
Que symbolise ce personnage ?
Mahmoud est un pont entre le réel et l’au-delà, entre
ce que l’on voit et ce qui nous échappeJ’ai voulu
montrer qu’il existe un langage possible avec les
autistes : le langage du regard, de l’âme, qui ne passe
pas par les mots ni par le corps physiqueMahmoud,
lui, communique avec les morts
C’est exactement ce que je vis avec mon filsIl peut
rencontrer quelqu’un, le regarder, et la connexion
se fait immédiatement - ou pasIl prend la main, il
serre, il crée un lien affectif, et des mois plus tard, il
se souvient encore de cette personnePas besoin de
paroles
Dans la scène du cimetière, dam s’assoit à côté
de Mahmoud, partage un sandwich, et tout est dit
Ils fonctionnent de la même manière, à un niveau
spirituel très élevéJ’ai voulu effleurer ce côté
surnaturel, sans trop en direPeut-être aurais-je pu
aller plus loin, mais je pense que le film garde ainsi
son équilibre
Le rôle de la mère, incarné par Loubna
bidar, est central et bouleversant
Qu’attendiez-vous de son interprétation ?
Je n’ai pas fait ce film seulJe l’ai réalisé avec une
productrice exceptionnelle, Zhor Fassi Fihri, qui
m’a beaucoup soutenu dans mes choixC’est elle
qui a proposé Loubna, que j’avais imaginée au
départ pour un autre rôle, celui de la barmaid
Finalement, j’ai opté pour le rôle de la mère, et Zhor
m’a immédiatement soutenuSur le plan artistique,
je n’avais aucun doute: Loubna avait toutes les
caractéristiques nécessaires pour incarner cette
maman
viez-vous des craintes quant à ce choix ?
Zhor Fassi Fihri, en tant que femme, ressentait le besoin de
réparer, de rendre justice à une actrice qui avait beaucoup
souffertUne femme qui souffre, ça interpelleCela m’a
touché égalementElle voulait lui redonner ses lettres de
noblesse
Lors du Festival de Tanger, c’était exceptionnel : Loubna
a été reçue avec chaleur, entourée, photographiée, aimée
par la presse localeC’était émouvant à voir, car c’est une
femme à fleur de peau, hypersensible, une écorchée vive
Elle méritait de revenir au Maroc, elle en rêvait, elle voulait
se réconcilier avec son pays qu’elle a toujours aimé
Parlez-nous de l’enfant qui incarne le rôle
principalComment avez-vous travaillé avec lui ?
Nous avons auditionné énormément de garçons, dont
certains jouaient très bienMais je ne ressentais rien
Je disais à ma productrice : « Je veux que, dès que je le
vois, je sois interpellé immédiatementJe veux ressentir
de l’empathie sans qu’il ait besoin de jouer une action
particulière»
Et nous l’avons trouvé par hasard, au Studio des
rts Vivants, dans une autre classe que celle où nous
faisions passer les castingsIl est arrivé, et Zhor m’a
demandé ce que j’en pensaisJe l’avais déjà remarqué,
je l’avais trouvé extraordinaire, mais je m’étais dit :
« Non, Jérôme, c’est trop» Pourtant, c’était luiPeu
importait qu’il sache jouer, ce qui comptait, c’était ce
qu’il dégageait, son visage, son expression
Était-ce facile de le diriger?
C’était plus difficile pour lui que pour moiMais il a
des capacités extraordinairesIl comprenait très bien
ce que je voulaisPour moi, 50 à 60 % de la mise
en scène, c’est le castingUne fois qu’on a la bonne
personne, il reste à la dirigerCe n’est pas simple,
mais c’est beaucoup plus facile quand on a le bon
acteur : c’est un instrument juste
Dès la première scène, le trouble
autistique est montré de manière brute
Quels clichés vouliez-vous éviter ?
Je voulais que le début du film plonge directement
dans la dureté et la difficulté, avant de s’en détacher
progressivementC’est une technique scénaristique,
mais chez moi, c’est surtout intuitifMon film n’est
pas un film d’auteur au sens élitisteIl reste accessible,
avec une structure conventionnelle, académiqueJe l’ai
voulu ainsi pour que le spectateur puisse être touché,
ému, et même divertiCar pour moi, l’émotion est une
forme de divertissement
La mise en scène est sobre, presque
documentaireÉtait-ce un choix assumé ?
Chaque sujet dicte sa mise en scèneJe ne choisis
pas, je fais ce que la séquence exigeJe voulais une
mise en scène invisible : pas de mouvements de
caméra ostentatoires, pas de technique apparente
Tout devait être fluide, organiqueCela s’est fait
naturellement
La vraie difficulté, pour moi, n’est jamais la mise en
scène, mais l’écriture
Le film a été sélectionné à ngoulême
Quelle a été la réaction du public ?
À ngoulême, c’était extraordinaireNous avons eu
une standing ovationLes spectateurs étaient émus,
beaucoup en larmesLes retours ont été incroyables,
et cela a marqué les gens longtemps aprèsPour moi,
c’était très gratifiantLe cinéma, c’est partager des
émotions
Sélectionné aussi au FIFM, qu’est-ce que
ce film a changé dans votre vie ?
Pour moi, l’essentiel n’est pas les festivals, mais le
publicMarrakech est un honneur, bien sûr, mais
le vrai test sera la réception du publicSi le film ne
touche pas, c’est que j’ai échouéLe cinéma coûte
trop cher, il est trop complexe pour ne pas avoir
cette responsabilité: toucher les gensJe respecte les
films intimistes, mais mon objectif est l’accessibilité
Mon film doit être compris du début à la fin, il doit
émouvoir
u-delà de plaire, que voulezvous que le public retienne ?
Que l’autisme n’est pas ce que l’on croitQu’il y a
de l’espoir, de la magie, de la poésieQue derrière
la dureté, il y a aussi de l’amourJ’aimerais que,
lorsqu’une mère sort avec son enfant autiste qui crie
ou qui a des gestes étranges, les gens se disent : « il
est autiste» Qu’ils ne le regardent plus comme un
enfant maladeSimplement comme un autiste