Avec Casablanca–Dakar, Ahmed Boulane signe un film singulier, à la croisée du road-movie, de la comédie dramatique et du récit social. Le film suit le parcours d’un homme contraint de traverser le désert par la route pour regagner le Maroc, au moment où le monde se fige. À travers ce voyage imprévu, le réalisateur interroge la notion de frontières, la condition des migrants et les paradoxes d’une humanité soudainement immobilisée. Casablanca–Dakar sortira dans les salles nationales le 24 décembre. Dans cet entretien, Ahmed Boulane revient sur la genèse du film, ses choix esthétiques et narratifs, sa collaboration avec Anas El Baz, et la dimension profondément humaine d’une œuvre qui dépasse largement le seul contexte du Covid.
Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette histoire d’un homme bloqué hors de son pays au moment où le monde se confine ?
C’est l’histoire en effet d’un jeune architecte marocain bloqué à Dakar au tout début du confinement. Sa femme est enceinte et sur le point d’accoucher, mais plus aucun avion ne décolle. Il a donc été contraint de rentrer par la route, en empruntant successivement un fourgon qu’il croyait de marchandises. Ce n’est qu’une fois le voyage entamé qu’il découvre qu’il voyage avec des migrants clandestins. Cet élément m’a permis de raconter le parcours des migrants clandestins à travers le regard d’un homme qui, au départ, n’appartient pas à ce monde.
Le Covid a été vécu très différemment au Sénégal qu’au Maroc ou en Europe. Cet angle de vue a-t-il nourri votre récit ?
Absolument. À ce moment-là, beaucoup de gens n’avaient encore aucune conscience réelle de ce qui se passait. Même chez nous, au Maroc, le Covid n’avait pas encore été officiellement déclaré. C’est pour cela qu’on ne voit pas de masques dans le film. Le personnage arrive au Maroc dix jours après l’annonce officielle du Covid, exactement au moment où les frontières ferment. Le virus existait déjà ailleurs, les gens mouraient, mais pas encore chez nous. Ce décalage fait partie intégrante du film.
Vous parlez d’un paradoxe : vouloir bouger quand le monde se fige.
C’est la philosophie même du film. Tout film porte un message. Même si je fais des films destinés au grand public, et que mes films ont toujours rencontré leur public, il y a toujours une réflexion derrière. Casablanca–Dakar fait rire, peut émouvoir, parfois faire pleurer. Malgré la concurrence des comédies, je pense qu’il trouvera sa place, parce qu’il parle de quelque chose de profondément humain.
Pourquoi avoir choisi la comédie dramatique plutôt qu’un traitement frontalement dramatique du Covid ?
Parce que le personnage principal ne comprend pas immédiatement ce qui se passe. Il est dans la surprise permanente. Il découvre la situation au fil des obstacles : les contrôles, la gendarmerie, les avions cloués au sol… Le drame est là, mais vécu de l’intérieur, sans lourdeur, presque malgré lui.
Pourquoi avoir choisi Anas El Baz pour le rôle d’Ali ?
Au départ, j’avais un autre acteur avec lequel j’avais préparé le film depuis l’écriture. Mais il s’est engagé sur une série et je ne voulais pas retarder le tournage. Trouver un acteur, ce n’est jamais facile. Une nuit, en passant en revue plusieurs noms, celui d’Anas El Baz s’est imposé. C’est un acteur à part, il faut avoir le courage de le choisir (rires). On dit parfois qu’il est difficile, un peu comme on le dit de moi. Mais en réalité, c’est un acteur très sérieux dès que la caméra tourne. C’est un grand acteur, il aime profondément la caméra .
Qu’a-t-il apporté au personnage ?
Il a apporté sa modernité, sa marocanité et surtout sa vérité d’acteur. Quand on le voit confronté à ces situations, on y croit. Le public s’attache immédiatement à lui.
Le film devient un véritable road-movie dans le désert, avec une esthétique proche du western. Pourquoi ce choix visuel ?
J’ai beaucoup travaillé dans le désert, notamment comme assistant. Je le connais très bien. J’ai tourné sans drone, mais j’ai réussi à obtenir des plans de ciel et de grands espaces parce que je connais des points très élevés. Les plans larges, le désert, cette alternance avec de très gros plans, tout cela participe de cette inspiration western.
Les personnages de migrants sont-ils inspirés de vécus réels ?
Oui. Tout le monde connaît ces histoires. Je me suis documenté sur leurs parcours, les traversées du désert, les camionnettes, les conditions de voyage. Certaines femmes sont enceintes parce qu’elles espèrent accoucher en Europe, d’autres tombent malades, certains meurent. L’actrice que l’on voit dans le film a réellement vécu cette situation. Ses larmes sont vraies.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre humour, tension et humanité ?
Tout simplement parce que c’est moi, ça me ressemble. On me connait, j’ai de l’humour, mais je déteste profondément l’injustice. C’est de là que vient mon humanité. Je peux être polémique, mais toujours très sincère dans mon travail. Je ne me prends pas pour un Fellini, mais je fais des films honnêtes, qui parlent au public. Donc c'est un peu moi même dans le film, c'est cette fraternité, cette humanité entre Ali et les migrants, parce qu'il devient l’un d’eux.
Cette fraternité entre Ali et les migrants est très forte à l’écran.
Oui, elle était pensée dès l’écriture. Au départ, Ali prend un véhicule de marchandises, puis on découvre qu’il transporte des migrants. L’histoire des migrants se raconte à travers lui, parce qu’il devient migrant à son tour, clandestin malgré lui. Un architecte marocain empêché de rentrer chez lui. C’est là que le film prend sa dimension philosophique.
Vous apparaissez dans le film dans le rôle d’un réalisateur bloqué à Merzouga.
J’ai l’habitude d’apparaître dans mes films. Cette scène permet aussi le dénouement. Ali arrive à Merzouga, une ville où l’on tourne beaucoup de films. D’ailleurs, il y avait réellement des cinéastes bloqués là-bas au début du confinement. Cette situation permet de trouver une issue crédible pour qu’il puisse regagner Casablanca.
Que souhaitez-vous que le public retienne de ce film ?
Le Covid est devenu une date historique. Comme on dit « avant et après l’indépendance », il y a désormais un « avant et après Covid ». La vie a profondément changé. Casablanca–Dakar n’est pas seulement un film sur le Covid, c’est un film sur notre fragilité, sur le monde, sur la manière dont tout peut basculer. C’est aussi un rappel, même si parfois on préfère oublier.
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