Après un parcours remarqué dans les plus grands festivals internationaux - Venise, Toronto ou encore Marrakech- Meryem Touzani signe avec Cale Málaga un film profondément humain, à l’affiche dans les salles marocaines le 22 avril. Tourné au Maroc en langue espagnole, ce troisième long-métrage explore avec délicatesse des thèmes rarement abordés au cinéma : la vieillesse, le désir et la liberté d’être.
Le film aborde un sujet encore très peu traité au cinéma : l’amour et le désir à un âge avancé. À quel moment avez-vous ressenti la nécessité d'aborder ce thème ?
J’ai toujours senti qu’il y avait quelque chose d’assez injuste dans la manière dont nos sociétés traitent la vieillesse : cette mise à l’écart, cet effacement. C’est une idée qui m’a toujours habitée. Je me suis révoltée intérieurement contre cela. Et quand j’ai commencé à écrire Rue Málaga, ce ressenti et ces questionnements se sont naturellement cristallisés à travers le personnage de Maria-Angeles.
Il y a trop de tabous autour de la vieillesse, notamment autour de la sexualité et de la sensualité des personnes âgées. Cela me heurte et me blesse. Dans la jeunesse, on peut parler ouvertement de sexualité, c’est même encouragé. Mais en avançant dans l’âge, cela devient tabou, presque honteux, parfois considéré comme malsain. Je ne trouve pas ça normal.
Filmer la sexualité des seniors, c’est un geste presque militant ?
Absolument. Je pense qu’il faut se libérer de toutes ces injonctions sociales et se dire qu’on est libre de vieillir comme on le souhaite, et non comme on nous l’impose. On nous dicte comment vieillir, comment agir, comment s’habiller, comment être. Mais chacun doit pouvoir vieillir à sa manière. Vieillir devrait être une liberté, et même un privilège.
Est-ce que cette réflexion concerne surtout les femmes ?
Oui, la vieillesse des femmes est traitée différemment. On cache davantage les corps vieillissants des femmes que ceux des hommes. J’avais envie que Maria-Angeles montre avec fierté ce corps marqué par les années, mais dans la beauté de cette vieillesse, sans lui enlever son authenticité. Montrer son corps tel qu’il est, l’assumer, l’aimer. Chaque ride, chaque tâche est le témoignage d’une vie vécue.
Comment avez-vous construit ce personnage ?
Tout est venu en cours d’écriture. Je ne sais pas forcément où je vais : je suis mes personnages dans leur parcours. En écrivant, j’ai compris que beaucoup de questionnements déjà présents en moi se matérialisaient à travers Maria-Angeles. Il y a aussi une part autobiographique, liée à l’histoire de ma grand-mère. J’ai toujours été proche des personnes âgées. Dans la vie, deux âges m’attirent particulièrement : l’enfance et la vieillesse. Ce sont des moments où l’on touche à des vérités dépouillées de tout superflu.
Le film met aussi en scène l’Antiquaire, interprété par Ahmed Boulane.
Ahmed a été formidable. Il a abordé son personnage avec beaucoup de vérité et de sensibilité. Il a même appris l’espagnol pour ce rôle, lui qui parle couramment italien mais pas espagnol. Son personnage, d’abord fermé sur lui-même et sur ses objets, finit par s’ouvrir à l’amour grâce à Maria-Angeles. Ce qui était beau, c’est qu’il a mis de côté sa casquette de réalisateur pour plonger dans la vérité de ce rôle et oublier qu’il était lui-même cinéaste.
Ce personnage masculin déconstruit-il des archétypes de la masculinité ?
Pour moi, c’est avant tout un personnage humain. Oui, il y a des archétypes de la masculinité, mais ce qui m’intéresse, c’est l’humain dans toute sa complexité, qu’il soit masculin ou féminin. Ce sont deux êtres amoureux qui découvrent l’amour et cheminent l’un vers l’autre.
Tanger est aussi un personnage du film.
Je suis née et j’ai grandi à Tanger. C’est une ville que j’aime viscéralement. Y revenir était essentiel pour moi, pour garder vivants mes souvenirs, ma mère, ma grand-mère, et cette mémoire espagnole dont elles faisaient partie.
Ce film est une manière de préserver ce lien malgré l’absence et la douleur. La vie consiste à se reconstruire sans cesse. C’est ce que fait Maria : on tente de lui arracher quelque chose d’essentiel, mais elle trouve le moyen d’avancer, de sourire, d’aimer à nouveau.
Comment le film a-t-il été accueilli à l’international ?
J’ai été très touchée par l’accueil chaleureux dans des contextes culturels très différents. Ce qui m’a frappée, c’est la dimension universelle du film : l’amour, la vieillesse, les relations familiales, la distance qui peut se créer entre parents et enfants… Ce sont des expériences humaines partagées. Peu importe les frontières, cela parle aux gens. Et quand un film aussi intime, né d’un endroit de douleur et d’absence, reçoit un tel accueil, cela fait énormément de bien.
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