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Citizen Kane : le film le plus étudié au monde

2026-07-06

Un mot : Rosebud , un homme : Charles Foster Kane. Un génie de 25 ans qui avait tout compris du cinéma avant même d'avoir tourné un seul film. Depuis 1941, Citizen Kane trône au sommet de toutes les listes.

En 1941, un jeune homme de 25 ans à peine — connu pour avoir semé la panique dans toute l'Amérique avec sa retransmission radiophonique de La Guerre des mondes — reçoit de la RKO le contrat le plus extravagant de l'histoire de Hollywood : liberté totale, contrôle absolu sur le scénario, la réalisation, le montage et le casting. Orson Welles va en faire quelque chose d'inouï. Quelque chose dont le cinéma ne se remettra jamais vraiment.

Citizen Kane raconte la vie de Charles Foster Kane, magnat de la presse retrouvé mort dans son palais pharaonique de Xanadu, murmurant un dernier mot mystérieux : Rosebud. Un journaliste part à l'enquête, interrogeant les proches du défunt. Mais ce que le film raconte vraiment, c'est l'impossibilité de connaître un être humain dans sa totalité — et, plus profondément encore, l'impossibilité pour un homme de se connaître lui-même.

L'ennemi puissant : William Randolph Hearst

Le personnage de Charles Foster Kane est librement inspiré de William Randolph Hearst — le véritable magnat de la presse américaine, l'homme qui possédait des dizaines de journaux et un château en Californie. Hearst, furieux, tente de faire interdire le film, d'acheter toutes les copies pour les détruire, et lance une campagne de diffamation contre Welles dans ses propres journaux. La RKO résiste. Le film sort. Et Hearst, sans le vouloir, offre à Citizen Kane la plus belle promotion possible : celle du scandale.

Le film est coécrit avec le scénariste Herman J. Mankiewicz. Les deux hommes se disputeront longtemps la paternité du scénario — une querelle qui alimentera encore les historiens du cinéma des décennies plus tard. Mais ce qui est certain, c'est que Welles apporte à ce scénario une vision formelle révolutionnaire, en collaboration étroite avec son chef opérateur Gregg Toland.

Un laboratoire visuel sans précédent

Avec Gregg Toland, Welles réhabilite les techniques du muet et en invente de nouvelles. La profondeur de champ totale maintient nets le premier plan et l'arrière-plan simultanément — une prouesse optique jamais tentée à cette échelle. Pour la première fois dans l'histoire du cinéma hollywoodien, les plafonds apparaissent à l'image : la caméra, placée au ras du sol en contre-plongée, découvre des décors jusqu'alors cachés par convention.

La narration elle-même est révolutionnaire : pas de récit chronologique, mais des flashbacks imbriqués, des témoignages contradictoires, une structure en puzzle qui oblige le spectateur à construire lui-même la vérité d'un homme. Welles incarne Kane de 25 à 75 ans grâce aux maquillages novateurs de Maurice Seiderman. De longs plans-séquences, où la parole et le mouvement deviennent des éléments de mise en scène à part entière, viennent compléter un arsenal formel sans équivalent pour l'époque.

Le n°1 que personne ne détrône

Depuis 1962, le magazine britannique Sight & Sound publie tous les dix ans son sondage des meilleurs films de l'histoire du cinéma, réalisé auprès de centaines de critiques et réalisateurs du monde entier. Pendant cinquante ans — cinq éditions consécutives — Citizen Kane trône en première place sans discontinuer. En 2022, il est légèrement détrôné par Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, mais reste dans le top 3 mondial. L'American Film Institute le place premier dans son classement des cent meilleurs films américains. Il figure dans le top 10 de pratiquement toutes les listes sérieuses publiées depuis soixante ans.

Rosebud — et si la réponse n'était pas la question ?

Tout le film tourne autour d'un mystère : que signifie Rosebud, le dernier mot de Kane ? Le spectateur finit par le découvrir — c'est le nom d'une luge, celle de l'enfance perdue. Une luge que Kane n'a jamais pu retrouver. Welles lui-même se montrait ambigu sur la portée de ce symbole : il disait que Rosebud était « le truc le plus bon marché » du film, un MacGuffin hitchcockien. Mais les cinéphiles et les psychanalystes n'ont jamais cessé d'y voir autre chose : la perte irrémédiable de l'innocence, l'impossibilité du retour, la nostalgie comme moteur secret de toute ambition.

La tragédie du génie : Welles après Kane

Citizen Kane est le premier film d'Orson Welles — et paradoxalement, celui qui écrasera tout le reste de sa carrière. Son deuxième film, La Splendeur des Amberson (1942), est charcuté par la RKO qui en supprime 50 minutes et brûle les chutes. Il ne retrouvera plus jamais la liberté totale de 1941. Il mourra en 1985, à 70 ans, dans un appartement de Los Angeles, la nuit même où il avait enregistré une émission sur le poker. Sur sa table de nuit : le scénario de son prochain film, jamais tourné.

Pourquoi il est culte : un film qui apprend à voir

Si Citizen Kane est le film le plus étudié de l'histoire du cinéma — dans les écoles, les universités, les revues spécialisées, les essais critiques —, c'est parce qu'il est le premier film qui se regarde en même temps qu'il se voit. Chaque plan est une leçon. Chaque choix de cadrage, une question posée au spectateur. Welles ne raconte pas seulement une histoire : il montre comment le cinéma peut raconter. Il n'est pas le miroir de la réalité — il en est la construction, le montage, la manipulation assumée.

Quatre-vingt-cinq ans après sa sortie, Citizen Kane reste l'oeuvre de référence absolue pour quiconque veut comprendre ce qu'est le cinéma. Pas parce qu'il est le « meilleur » — la notion même est absurde. Mais parce qu'il est le film qui contient tous les autres films. Celui où le cinéma a pris conscience de lui-même.

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